A MES MORTS (Premiers Ecrits – Luc RENDERS)

 

A MES MORTS

 

Dans ma tête, je vois des enterrements, des disparus, des pendus,
Des trépassés rongés par des fièvres haineuses,
Des morts qui veulent m’entraîner dans des gouffres profonds,
Et moi, pourtant, je veux vivre.
De ces personnages macabres sortent des ombres du passé
Qui m’attirent à eux
Pour mieux me ronger, me manger, me détruire ;
C’est un guet-apens de ce qu’ils vivent.
Dans mes lucidités, je cherche des réponses par l’absurde,
Et je deviens absurde,
Par l’absurde.

 

Alors je veux rire de moi ;
Je pleure de moi… de ma vie,
Et je pleure pour les autres… de la vie des autres.

 

Ces morts que je vois dans ma tête,
Quand je vais vers eux pour me battre, me défendre,
Ils s’en retournent, ils m’insultent lâchement.

 

Pourquoi ces ombres du passé ?
Que veulent-elles ?

 

10/03/91

 

FEMMES (extrait de Charnières)

FEMMES

Chaque coup que le destin frappe est un coup de bâton, le salaire de mon ignorance, de mes insouciances.
Le destin n’est pas aussi aveugle que je le crois, même s’il ne regarde pas qui il frappe, il ne récompense que ceux qui sont dans son droit chemin !

Qui récompenses-tu ? Celui qui t’honore de son regard et de son corps ? De quelle façon faudra-t-il te regarder pour ne pas sentir ton ressentiment et ta colère ? Comment soulager tes douleurs profondes sans attirer tes foudres et tes haines ?

Vous êtes toutes différentes, mais aussi toutes semblables ; pas une pour défendre l’autre, mais toutes unies en une même âme, en une même essence.

Qu’avais-je oublié d’important à tes yeux ?
J’avais oublié que tes reins ont le mouvement de leur destin, que tes flancs ont engendré tous nos enfants, que tes seins ont la générosité de nos besoins.
J’avais oublié que ta peau est douce comme la soie, que la beauté de tes yeux est l’expression profonde et immense de ton âme, que tes cheveux, libres au vent, servent à séduire tes amants.
J’avais oublié que sur tes lèvres se dessinent, en lettres rouges, les mots d’amour que tu désires entendre toujours, que tes dents blanches, si elles peuvent mordre, ont plus de plaisir à croquer, que tes pieds, sur ce sol, marquent l’empreinte légère de tes volontés, que rien en toi ne doit être délaissé.
J’avais oublié que, dans nos ébats amoureux, ta langue avait l’habileté du serpent, que tu en voulais encore et encore au point de me dévorer.
J’avais oublié que tu pouvais être chatte et féline, tendre et meurtrière, attendrie par des murmures et déchaînée par des fureurs.
J’avais oublié ces blessures terribles que tant d’hommes t’ont faites, que toutes mes douceurs ne pourront pas anéantir tant de rancœur et tant de peine.
J’avais aussi oublié, qu’à tes yeux, il y avait un animal en moi.
Je t’avais oubliée jusqu’à ne plus savoir qui tu étais.

A chaque nouveau regard que je croise, tu es une autre mais il y a quelque chose en toi qui n’a pas changé ; chaque page que je tourne, reste un nouveau mystère. Chaque fois je crois te saisir, je pense que tu es la dernière, celle de mes rêves, mais je fais la même erreur, et le destin me punit… tu me punis.
J’avais oublié que tu n’acceptes pas les méprises.
J’avais oublié ta présence, que derrière ce visage tu étais toujours là avec tes rires enfermés.

Toi aussi, tu as tout oublié,
Oublié que j’ai oublié,
Que l’oubli mène à l’erreur et à l’errance.
06/02/2003

Edouard – Conte

Edouard
Conte

 

Il était une fois un roi très méchant qui régnait sur un vaste royaume. Il en était devenu le maître par la ruse, le mensonge, l’opportunisme. Il savait surtout ce que lui rapporterait d’être roi : l’argent, le pouvoir et bien d’autres choses que je ne peux conter ici.

Sa méchanceté était devenue légendaire, elle allait bien au-delà des frontières du royaume. Il se fâchait pour un rien, mettait en soumission tous ses sujets qui avaient une peur bleue de lui, de ses terribles colères. Tous devaient courber l’échine devant lui, tous devaient travailler à sa fortune, à ses désirs, à ses lubies, à ses démangeaisons. Il mettait son peuple aux travaux forcés, et plus que souvent dans des travaux inutiles.

Un jour, qu’il était dans une de se humeurs tyranniques qui le caractérisait, força-t-il, sous peine de mort, un de ses sujets, un pauvre jeune villageois du nom d’Edouard, à creuser un grand trou. Edouard était jeune, beau, et devait bientôt se marier avec sa petite amie d’enfance qui habitait le même village que lui, situé à quelques lieux du château du roi.

 » Oui, creuse-moi un grand trou !  » : s’exclamait le roi.  » Un très grand trou, et très profond. Creuse-le à la dimension de ce que sera ton désespoir ! Ah ah ah !! ». Le roi riait de son ingéniosité ; il en avait déjà mis des milliers sous les supplices de la torture, des coups, des insultes,… Il désarçonnait et terrorisait par son imagination diabolique.
Le roi n’avait vu ce brave et pauvre garçon qu’une seule fois, et ce dernier n’avait jamais entrevu son roi que de loin, lorsque celui-ci dévastait ses champs de blé à courir derrière le gibier de la forêt.

Sous la menace des armes et des chiens de garde, il commença donc à creuser son trou, se demandant où voulait en venir le roi, ce qu’il voulait dire par :  » Creuse-le à la dimension de ce que sera ton désespoir ! « . Il commença donc à creuser, et à creuser… Le roi aimait à assister aux débuts des travaux qu’il commandait ; il riait à gorge déployée de ce malheureux qui devait creuser un trou sans savoir pourquoi. Dans l’innocence de son jeune âge, pris au piège de la faiblesse de sa maturité, de sa candeur, Edouard regardait le roi dans les yeux et se demandait ce qui lui tombait dessus ; c’était un blasphème pour le roi que d’être regardé de cette façon-là, droit dans les yeux, et il se mit en colère et lui cracha des injures.
La nouvelle fit le tour du royaume, et suivant le camp auquel les sujets appartenaient, les uns riaient, les autres se peinaient devant ces abominations stupides. Devant tant de cruauté, tant d’autorité, de bêtises, d’impasses, le peuple ne pensait plus. Le peuple avait bien fait quelques tentatives de rébellion, d’émeutes mais toutes avaient été neutralisées par ses espions, et réprimées dans le sang par son armée.
Tous les jours le roi venait faire son petit tour, s’amuser. Jamais il ne manquait ce rendez-vous quotidien et matinal avec un sujet de son peuple, cela pimentait le début de sa journée.
Les jours passaient, le trou commençait à s’enfoncer dans les profondeurs de la terre pour y devenir un puits. Le malheureux y passait ses jours et ses nuits, et le roi venait passer sa tête et se moquer de lui.
Edouard ne pouvait s’enfuir. Après deux semaines de travail, le trou s’enfonçait si profondément dans la terre qu’un seul garde et son chien méchant suffisaient à le surveiller.
Le trou s’enfonçait toujours, et les peurs commençaient et augmentaient. Il pensait creuser sa propre tombe ; il pensait à la folie du roi qui demanderait à un autre prisonnier de le reboucher. Ou le ferait-il creuser jusqu’au centre de la terre, jusqu’aux enfers ? L’imagination du peuple est superstitieuse. Heureusement le roi oubliait son prisonnier, d’autres plaisirs occupaient son temps. Pour Edouard, seul le travail lui faisait oublier sa condition, et chaque jour qui passait était un sursis bienvenu, tandis que dans les cachots humides de ce royaume où les prisonniers étaient torturés ou abandonnés, il n’y avait que la mort qui était la bienvenue.

Chaque jour, le serviteur remontait des dizaines de seaux de terre et de cailloux arrachés à la terre qu’un autre prisonnier évacuait. Mais un jour, sous ses coups de pelle, dans cette terre grasse et noire des profondeurs de la terre, le gardien remarqua des cailloux brillants, étincelants. Pour Edouard, dans l’obscurité de sa tombe, tous les cailloux se ressemblaient mais pour l’œil expert du roi les choses étaient différentes, il s’agissait de diamants. Il courut vite au bord de ce qui maintenant était un gouffre.  » Brave serviteur ! Quel drôle de bête de somme tu fais !  » : lui cria-t-il !  » En plus de l’esclavage inutile où je te mets, tu me rapportes des diamants. Ah ah! Creuse encore ! Ramène-moi la fortune que tu trouveras au fond de ton désespoir. Ton zèle m’avait lassé depuis quelques temps mais cette découverte relance l’intérêt que je te porte. Creuse à mon profit ! Ah ah ah ! Tout le pays ne parle que de toi et de tes misères. Grâce à toi, je vais faire de beaux rêves. A demain !  »

Le roi n’avait pas réellement besoin de ces diamants, il était déjà très riche, mais il laissait le serviteur à sa peine quotidienne, le condamnait au sort qu’il lui avait réservé, la mort.
Pour comble de cruauté, il avait emprisonné dans son château la fiancée d’Edouard, et la mettait aux travaux les plus vils qui puissent écraser, salir et corrompre une jeune fille innocente. Le roi ne manquait jamais de lui donner des nouvelles de son amie.

Les jours passaient et Edouard était au désespoir ; il avait réellement creusé un trou à la dimension et à la profondeur de son désespoir. Il ne voyait plus qu’une petite lueur tout en haut quand il levait la tête. La seule consolation était qu’à midi, à son zénith, le soleil pénétrait la terre pour l’atteindre. Maigre consolation pour ce brave garçon parce que le roi, accompagné de sa cour, décida de venir juste à ce moment, il quittait expressément son repas, pour voir la tête du sujet le plus célèbre dans tout son royaume. Le malheureux demandait grâce, mais rien n’y fit. Il devait continuer à creuser.  » Chaque soir, je pense à toi, mon ami. En plus des diamants, que pourrais-tu me trouver encore de plus précieux ? Creuse encore ! Ah ah ah !!! « . Aussi serait-il mort si le geôlier n’avait pas fermé les yeux quand le cuisinier venait jeter des restes de cuisine dans le fond du trou au lieu de les jeter aux cochons. Dans ce pays, le triste emploi de geôlier était le plus sur moyen de rester en vie !

Les jours passaient sans que le roi fût ému, trop content de vivre comme Crésus sur le dos du peuple et de ce malheureux qui ne devenait plus que l’ombre de lui-même. Le trou qu’il creusait devint si profond qu’on dut nouer plusieurs cordes ensemble pour remonter les terres à la surface.
Dans cette situation, il n’y avait plus que la mort qui pût apporter une issue décente à la situation qu’il supportait. Il priait pour sauver son âme, appel qu’il faisait chaque jour lorsque le soleil arrivait au zénith dans sa course journalière. Le roi de son côté s’était si bien enrichi, s’était si bien amusé qu’il décida de ne plus penser à son serviteur qui avait cessé de se lamenter, et ne remontait plus que de la terre et des vulgaires cailloux.
Edouard avait creusé avec un zèle empreint d’obéissance, de soumission et de respect mais dont l’autre face étaient la crainte, la peur. Edouard avait continué à creuser avec la présence d’esprit de mettre de côté les pierres précieuses qu’il trouvait, lassant ainsi l’intérêt que le roi lui portait. Il advint même qu’un jour, son geôlier ne rejeta plus le seau dans le puits. Il avait beau appeler, crier, plus personne ne répondait. Ainsi le roi avait décidé de le laisser mourir de faim. Il ne passait plus par là que des gens jetant des pierres et des injures, ou des enfants venant tendre l’oreille, entendre les gémissements d’Edouard. Lorsqu’un jour, plus aucun bruit ne montait des profondeurs de la terre, Edouard était donc mort. Ce qui ne fit que déranger le roi dans ses plaisirs lorsqu’on lui parlait de ce prisonnier :  » Quoi ! Vous me dérangez !  » Et il entrait dans une vive colère.

La lucidité prenait forme dans l’esprit d’Edouard dont les jours étaient comptés ; il savait que son roi était un méchant prince, et que tous ses vassaux le craignaient et lui obéissaient par peur d’être emprisonnés, mis au travail, souvent torturés, tant et si bien que tout le monde se faisait petit pour passer inaperçu ; ils vivaient tous dans la peur. Il fit cette prière au ciel :  » Sortez-moi d’ici, délivrez-moi ! Avec la fortune que j’ai maintenant, je jure de lever une grande armée, de détrôner ce méchant roi, de libérer tous les prisonniers, de sortir le peuple de l’esclavage arbitraire « . Il fit cette prière tous les jours lorsque le soleil passait au-dessus de sa prison, avant d’être replongé dans les ténèbres de la terre, dans des angoisses, dans l’Hadès, mais il continuait d’espérer. Quand un jour, il entendit un étrange bruit tout à côté de lui. Il allongea son bras maigre pour reconnaître le pelage doux d’un lapin. Un lapin avait creusé sa galerie jusqu’à lui. Jamais il n’aurait pensé qu’un lapin eût pu creuser des galeries si profondément dans la terre. Le lapin fit demi-tour, l’invitant à le suivre. Edouard inspectait de ses mains amaigries le terrier que le lapin avait laissé derrière lui, et se rendit compte qu’il pouvait l’emprunter, il avait maigri au point qu’il n’avait plus que la peau sur les os, et comme il était encore très jeune, le tunnel était suffisant pour lui permettre de s’y engager.

Parvenu à la surface, Edouard cacha les pierres dans un des terriers de Maître Lapin ; il fit de lui son fidèle banquier, et décida de tenir la promesse qu’il avait faite au soleil. Fort de sa nouvelle fortune qu’il avait arrachée à la terre, fort aussi de sa foi, fort de sa lucidité, fort de sa révolte contre l’injustice qu’il avait subie et qu’avaient subie sa fiancée et le peuple, il appela le peuple à la révolte. Il avait d’abord réuni une armée très puissante composée de tous les gens qui avaient dû fuir leur famille, leur village, leur pays pour échapper à la dictature de ce prince noir ; ainsi le nombre de ses soldats se comptait par milliers. La nouvelle se répandit comme une traînée de poudre dans tout le pays, et il parvint à soulever le peuple contre son roi qui regretta de n’avoir pas tué ce misérable de ses mains.

Les débuts des combats furent violents, les châteaux résistaient parce que le roi possédait une grande fortune et parce qu’aussi il s’assurait les services de soldats bien entraînés et fortement armés, sans foi ni loi. Mais Edouard et ses nouveaux amis allaient de victoires en victoires, et le soleil accompagnait le courage de ces valeureux soldats. Dans les nuages de poussière que soulevaient les combats, il y avait celui de l’ombre et de la lumière. Les unes après les autres, les places fortes du royaume tombèrent, parfois sans combat parce que les habitants des châteaux savaient que s’ils aidaient ce nouveau héros, ils seraient libérés de leur tyran.
Enfin, il ne restait plus que le château du roi, situé au cœur même du royaume, ce qui n’était pas une mince affaire parce qu’il était défendu par sa garde personnelle qu’il payait à prix d’or, et aussi il y détenait en otage sa fiancée. Le monarque y avait rassemblé ses dernières forces, les plus terribles, les plus horribles des chevaliers noirs, sans scrupules, ceux à qui le roi confiait les basses besognes pour semer la terreur, et accomplir les pires méfaits. Le roi et ses mercenaires, car il s’agissait bien de mercenaires, n’avaient en fait plus que leur peau à défendre, et ils redoublaient de force parce qu’aucun d’eux n’aurait la chance de rester en vie, chacun d’eux avait au moins mille adversaires qui assiégeaient le château, et qui souhaitaient se faire justice.
A force d’obstination, d’assauts, de ruses, le château finit par tomber dans les mains de notre héros. Le valeureux chevalier voulut un duel franc avec ce roi mais il ne rencontra qu’un souverain devenu gras et obséquieux par la couardise et l’opulence. On l’avait cherché partout dans le château, il s’était caché sous une table recouverte d’une grande nappe qui tombait jusqu’à terre ; il y tremblait de peur, il pouvait à peine tenir une épée. Voilà quel état le vrai visage de leur monarque ! Voilà comment avait fini la vie d’un roi tyrannique ! Voilà ce qu’il était devenu au fil de ses années de règne et perdition !

Comme promis, les prisonniers furent tous libérés, les servitudes levées, tous les habitants furent dédommagés avec l’argent retrouvé dans les coffres du roi déchu. Cependant, ceux-ci étaient quasi vides tant les dépenses étaient excessives et somptueuses au point qu’il fallut saisir les biens de tous ses barons qui s’étaient enrichis pendant son règne aux dépens du peuple, et redistribuer les terres pour que chacun puisse refaire une vie. Pendant des semaines, dans tout le royaume devenu libre, le peuple fit la fête. Quant au roi déchu, il fut condamné à être le valet de tous ses sujets jusqu’à la fin de ses jours ; il récoltait ainsi ce qu’il avait semé.

Pour diriger ce royaume, il fallait un nouveau roi, le peuple prit naturellement son serviteur zélé comme nouveau monarque. Son couronnement se fit le même jour que son mariage, ce qui mit le royaume de nouveau en liesse pour une décennie. Aux festivités, tous les habitants, petits et grands, furent invités.
Encore une fois, le peuple reprit ses droits. Pendant le banquet, on assigna l’ancien roi à la vaisselle avec, pour seul gardien, un chien bâtard qui lui mordait les mollets chaque fois qu’il s’avisait de vouloir faire une pause.

Edouard nomma monsieur Lapin comme ministre des finances qui le seconda dans toutes ses décisions pour le bien de son peuple. Il fut même décidé de changer le drapeau du pays, d’y retirer le sanguinaire aigle noir pour le remplacer par un soleil et un lapin blanc qui avait aidé Edouard à s’évader et à libérer le pays de la tyrannie.

 

 

 

Monologue du vieux sculpteur

MONOLOGUE DU VIEUX SCULPTEUR

Je suis un vieux sculpteur, devenu sédentaire, lié à la terre. J’étais un ancien mercenaire qui était quelquefois à la solde d’un quelconque roi ou grand seigneur, mais toujours libre de mes ambitions, de mes caprices, d’aller là où il me plaisait.

J’errais dans ce vaste pays fait de plaines et de montagnes, un paysage à la fois fertile et aride, et comparable à l’étendue des mers, calme et sauvage, frappé par le vent que nul obstacle ne retient. J’avais sous la main des dizaines de milliers d’hommes ; ils formaient un long cortège, ils formaient un essaim d’essence humaine. J’aimais l’errance et ses incertitudes ; j’aimais le destin de l’instant et des passions humaines, autant les leurs que les miennes, avides de haine et de vengeance ; j’aimais les sillons creusés dans la terre sous les pas de mes hommes, allant de cité en cité pour y mettre le feu et répandre le sang. Toute mon enfance, ma jeunesse, je les ai passées au milieu de ces hommes abjects, répugnants, et sur les champs de bataille. Je côtoyais l’immonde, ils étaient sales, laids, grossiers, vantards, ivrognes, blagueurs, voleurs, assassins, opportunistes, hypocrites ; ils étaient des hommes de chair et de sang, le cœur palpitait dans leur poitrine, la haine fermentait dans leurs entrailles. Les femmes qui nous enfantaient étaient plutôt des putes en quête d’un morceau de pain et d’une protection. Quand leurs hommes mouraient, elles passaient à d’autres, si elles n’appartenaient déjà pas à tout le monde, et celles qui n’avaient plus d’atout, mouraient en chemin. Elles procréaient des monstres hideux, grotesques, difformes, informes, ceux que tout le monde rejette, ceux qui n’ont pas de place, ceux qui n’ont pas d’asile, ceux dont le destin est d’être sans foi ni loi qui les oblige d’être libre. De laquelle suis-je né ? Ma mémoire l’a oublié, et d’elle je n’ai connu que la chaleur de ses entrailles, le lait chaud de ses mamelles, et le sang brûlant de ses haines.

Nous étions faits pour tuer, incendier, violer, piller, torturer, amasser, jouir, nous enivrer,… pour moi,… pour mes hommes. Où que nous allions, champs, camps, hameaux, villages, villes, châteaux, cités subissaient le même sort ; tout était détruit, saccagé, pillé, incendié,… Les cadavres éventrés, mutilés jonchaient le sol dans des flaques de sang ; c’était des carnages faits de jouissance. Après notre passage, il ne restait rien debout, nous y laissions ce même spectacle de désolation, de destruction. Les rumeurs de nos faits mettaient le pays dans la terreur.

Ma dernière bataille s’est passée dans le sein même d’une grande cité dont les remparts n’avaient jamais encore cédé aux assauts, dont les portes étaient encore inviolées.
Nous avions mis nos campements dans la plaine devant ses portes fermées. Nous étions comme des mouches excitées par le festin ; nous aimions sentir cette panique monter de l’autre côté des murs. Après quelques assauts rejetés, et les coups de béliers répétés, les portes cédèrent sous la force de nos pulsions comme le viol d’une femme qui est pieds et poing liés, qui tente de résister. Le carnage dans la cité pouvait commencer, de rue en rue, puis de quartier en quartier ; cependant il y avait peu de résistance, peu de soldats à tuer, peu d’habitants à éventrer. La ville avait été vidée et piégée avec soin, nous condamnant à ne pouvoir qu’y mettre le feu. La cité avait été pénétrée mais elle restait encore insoumise. Tout ce qui m’importait était d’atteindre le palais où s’étaient retranchées les forces vives de la cité et où il y avait, disait-on, une jeune reine. Leurs soldats luttaient avec acharnement pour la protéger, éviter qu’elle ne tombe sous notre emprise.
Malgré notre sauvagerie, ils luttaient, s’acharnaient, se sacrifiaient ; les cris, l’odeur du sang, les bruits des armes, les corps qui tombaient, la vue des flammes redoublaient nos forces mais rien n’y faisait, ils étaient en nombre pour défendre leur souveraine. De pièce en pièce, nous la cherchions, et quand je l’eus sous le tranchant de mon épée, leur reine, dans les bras de sa nourrice, ne devait pas avoir plus d’un an, une enfant de toute beauté dont la grâce et le regard éblouissaient déjà. Sous l’effet de la surprise, mon bras s’était arrêté et c’est moi qui fus touché au visage par l’arme d’un de ses gardes. Blessé gravement, inconscient, mes seconds, blessés aussi, battaient en retraite pour me retirer des combats ; ils me protégeaient de leur corps, sacrifiaient maintenant leur vie pour moi, pour me permettre de sortir de la cité en feu où les combats continuaient, pour faire de ce lieu un enfer.
Ils m’ont transporté jusqu’à un village tout proche épargné par les combats où un vieillard nous recueillit, nous cacha dans sa maison et soigna nos blessures. Alors que la fièvre et le délire s’emparaient de mon corps et de mon esprit, les combats continuaient dans et autour de la ville, et la rumeur de ma mort parmi mes hommes annonçait ma défaite. Mes hommes, même ceux qui voulaient se constituer prisonnier, étaient mis à mort sur-le-champ, de sorte que ceux qui m’accompagnaient ont fui, me laissant seul chez ce vieillard.

Il m’offrait l’hospitalité de sa maison où, de toute évidence, j’étais en sécurité, protégé, mais mon orgueil fétide ne pouvait rester là, dans l’ombre, dans son humble habitation, dans la tranquillité, dans l’abdication, dans le calme d’un village. Dès que je fus rétabli, j’ai essayé de regrouper les hommes qui devaient me rester, mes seconds, mes compagnons de combat,… sans pouvoir en retrouver un seul. Aucun des chefs sur lesquels je comptais, n’avait survécu à cette bataille, tous avaient été massacrés. Pendant des jours et des semaines, j’ai continué mes recherches sans succès, sans aucune trace d’eux ; j’ai fait toutes les villes, tous les villages, tous les hameaux de la contrée, j’ai poussé jusqu’à la côte et les ports, où l’on me contait les récits de leur mise à mort et où l’on me considérait comme mort. Un homme me conduisit même sur les lieux où furent exécutés ceux qui m’avaient retiré des combats et transporté chez le vieillard ; leur fuite avait été vaine. Ceux qui ont pu survivre avaient dû fuir très loin au-delà des montagnes et des grands fleuves. Puis je suis revenu dans ce village où je m’étais réfugié, chez ce vieillard.

Pendant les mois qui suivirent, je suis resté dans sa demeure sans dire un mot, des jours sans manger. Je m’enfermais entre quatre murs, dans le silence des pierres et de la terre, et je me rappelais tous les événements de cette dernière bataille dans les moindres détails. J’ébauchais encore de nouveaux plans, de nouvelles passions, de nouvelles haines. J’allais devoir reconstituer une armée, me rendre chez l’un ou l’autre roi que j’avais soutenu dans ses guerres, et ce vieillard silencieux, travaillant sa terre, lisant, me regardait de temps à autre sans jamais dire un mot. Il tournait ses pots, sculptait quelques oeuvres, lisait, s’occupait de ses affaires dans un même calme, dans une même passion tranquille. De sa part, jamais l’ébauche d’un mot, le début d’une exclamation, la tentative d’une conversation, mais toujours un regard ouvert sur quelque chose qu’il y avait sur et en moi. Je trouvais chez lui un asile sûr. Je n’en aurais fait qu’une bouchée de ce vieillard alors que je savais que ma vie, pour l’instant, dépendait de la sienne. Il me regardait,… puis il me souriait gentiment, et allait travailler. Il recevait des gens, discutait gaiement avec eux, avec beaucoup de gentillesse et d’intelligence.

Ainsi les mois passèrent, sans que je puisse quitter cette maison, prisonnier d’une force qui n’utilise point de chaîne, alors que j’avais toujours sous la main mon épée, cette lame en acier trempé dans le sang de la haine, cette épée qui ne connut jamais le doute, la peur… et la défaite. Entre ces quatre murs, je conçus enfin ce qu’était la mort : le vide et l’absence… le silence ! Tous mes soldats ont été massacrés en une seule fois ; je les ai tous envoyés à la mort ; je n’ai finalement tenu ma promesse à aucun d’eux ; je n’ai réussi à éliminer et vider de leurs richesses que quelques grands seigneurs, mis en ruine que quelques cités qui se sont relevées ; elles sont des fourmilières qui sans cesse se reconstruisent. Je pensais avoir assez d’hommes pour réduire à néant encore quantité de châteaux et de villes. Ils sont tous morts, dans une bataille décidée par moi, pour moi. Ces mille promesses qu’ils avaient profondément dans la peau : de l’or, de l’argent à volonté, ces seigneurs que l’on détrônerait un à un, leur château que l’on viderait de leur substance, leurs femmes que l’on violerait, leurs maisons à incendier, leurs prairies à brûler, leurs esclaves à déchiqueter, ces bestiaux à tuer, et… festoyer pendant des années entières. Et ce vieillard continuait à me sourire, pénétré d’une sérénité inaltérable et profonde. De ce vieil homme, qu’ai-je appris ? A lire, à écrire. Il m’a aussi initié à ses sciences, à sa sagesse, il m’a enseigné l’art de guérir, l’art d’aimer,… et l’art de la terre.

Je suis dans l’atelier, à l’arrière de la demeure qu’il m’a laissée. La lumière tamisée venant de la fenêtre recouverte par un fin drap de lin blanc, apporte l’intimité dont j’ai besoin pour ma sculpture. Cette œuvre, une statue, est la dernière qui sortira de mes mains, je sens ma fin approcher. Il y a quelques jours, j’ai senti l’âge s’avancer encore, où un matin je n’ouvrirai plus les yeux ; je sens la fin venir à moi à grands pas, comme on sent l’hiver approcher ; je la sens venir comme d’une personne qui doit frapper à ma porte, et m’emmener vers d’autres mondes. Je suis vieux et las, les années m’ont donné une plénitude d’esprit et une vision de la vie bien différente de ce qu’elle était lorsque j’étais guerrier. Bien des choses changent en quelques décennies, et, plus encore, lorsque la mort se mesure à la vie, lorsqu’elle décide de se fondre dans les événements de la vie des humains.
De mes doigts, je façonne les contours du corps de cette jeune femme emplie de grâce, de beauté; je sens le glissement de la terre glaise sous mes doigts ; je lui donne la vie, la vie que je veux, et que je veux que les autres lui donnent. Je donne la forme que je veux à ce visage, à ce cou, à ce buste, à ces seins, à ces reins, à ces hanches, à ce corps ; je sens l’humide et la chair de cette terre prise dans les plaines devant les portes même de cette cité qui m’a vaincue, ces terres gorgées de sang des combats. Dans ma tête, c’est comme si une autre vie se mettait à vivre, se déroulait devant mes yeux ; j’y sens vivre tous mes souvenirs, toutes les images du passé métamorphosé, et, parfois, d’autres que je n’ai jamais vues. J’y sens la vie se refaire, prendre une nouvelle forme, une nouvelle direction, parce qu’une vie ne se refait pas, elle se modifie, elle cherche des multiples voies ; l’arbre se ramifie et qu’on lui coupe une de ses branches ne change rien à sa survie ni à son destin, ni à son essence. Les choses changent, impriment aux objets d’autres volumes, d’autres contours, d’autres couleurs, impriment à l’esprit une autre façon de voir, de bouger, de penser, d’écouter, d’agir, et la grande vérité est que tout cela vient du cœur.

Pour une seconde fois, je me sens seul et misérable. Les forces me quittent, et pourtant j’ai un vif plaisir de sentir le contour de ce corps qui est sorti de mes mains. Je lui ai donné ce qu’il y a de plus beau dans la nature humaine, ce qu’il faut pour séduire les hommes, mais aussi, ce qu’il faut dans l’œil, la tête, dans ce corps pour leur résister ; c’est par-là, peut-être que j’arriverai à donner une fin à ma vie, à combler mon oeuvre. Je sens tellement cette vie, je lui donne tout pour qu’elle soit heureuse, et que tout soit évité pour qu’elle ne subisse pas les mêmes horreurs que je lui ai fait endurer dans ma jeunesse. De mes doigts, je veux que sorte le plaisir d’être reine ou princesse, des sentiments de se sentir bien à porter un bijou ou une émeraude. Je tâche que son oreille soit la plus belle possible pour que les orfèvres puissent y greffer, comme un appendice originel, un pendentif, une perle. Il faut que son corps puisse porter quelques bracelets, chaînettes, colliers, que tout ce qui va s’y poser ait un reflet somptueux sur sa beauté, dans son oeil, sur son sourire, sur l’éclat de son esprit,… de ce qu’elle devra nous montrer, de ce qu’il nous faudra respecter, de ce qu’il nous faudra honorer.

pr Colette R.
06/93